La poésie de l’Autoroute A4, Linda Maria Baros
Lorsque j’écris, j’emprunte toujours, il va de soi, l’Autoroute A4. Cette page format A4 – underground textuel, underground intime – que j’ai longtemps sillonnée en compagnie des motards, globe-trotters dépendants de la vitesse, qui se laissent toujours prendre au piège du labyrinthe poétique, entre le macadam et le ciel. La vie dans ce labyrinthe n’est qu’un simple effet de tunnel ; le fil d’Ariane se dérobe à chaque tournant. Et, pourtant, lorsque j’écris, je ne projette ni de conduire le lecteur vers la sortie, ni de le transformer en quelque motard prisant la vitesse et la folie. J’aimerais tout simplement forger dans son cœur une plus grande cylindrée, lui faire une place entre le guidon et les deux roues.
Poetry of the A4 Motorway, Linda Maria Baros
When I write, it goes without saying that I always take the A4 motorway. This A4 page – textual underground, innermost underground – that I’ve long travelled in the company of bikers, globe-trotters addicted to speed, those who constantly allow themselves to be caught in the trap of the poetic labyrinth between tarmac and sky. Life in this labyrinth is a mere tunnel effect; Ariadne’s thread slips away at every bend. Nonetheless, when I write, I intend neither to drive the reader toward the exit nor transform him into some biker high on speed and insanity. I simply want to forge a greater capacity in his heart, to make room for him between the handlebars and the two wheels.
Translated by Jane Holland.
The following poems are taken from La Maison en lames de rasoir, Prix Apollinaire 2007, Cheyne éditeur, 2006, rééd. 2008.
Si le linteau de la porte te tranche la tête, c’est mauvais signe
Je suis née dans la gamelle de la neuvième décennie,
au temps où la maison n’était qu’un mur.
Je viens vers vous du pays des aveugles.
Il y a longtemps, mon œil gauche a coulé
sur les boutons de ma chemise.
Ça fait sept ans que je marche, mon œil droit
dans ma paume droite.
Chez nous, les borgnes faisaient la loi.
Moi, j’ai quitté le pays de l’enfance,
où je pleurais cachée dans le débarras,
sous le lavabo.
Mais j’ai oublié ces histoires qui polissaient
naguère la fausse monnaie de mon délire.
Je ne vous dis qu’une chose : j’y suis arrivée, me voilà.
If the Lintel Beheads You, That’s a Bad Sign
I was born in the mess tin of the ninth decade,
when the house was but a wall.
I come towards you from the country of the blind.
Long ago my left eye spilled
over the buttons of my shirt.
For seven years I have been walking, my right eye
in my right palm.
Where I’m from, the one-eyed made law.
As for me, I left the country of childhood,
where I had wept hidden in the junk,
under the sink.
But I forgot those stories that once polished
the false coin of my delirium.
I tell you but one thing: I have arrived, here I am.
La clé fumait dans la porte
Défaire le nœud de la porte n’est pas chose facile.
Faire bouger, même avec un mot,
son bras raide de balance, ses frontières,
remuer le sel qui a poussé à l’entour,
entre les dalles,
comme des pigeons qui s’élèvent
des anciennes tourbières.
(Oh, ça se comprend,
ce sont les pigeons noueux des murs,
tournés à l’envers comme des gants, immobiles.)
Devant la porte, tu dois trouver la tranquillité.
(La petite clé qui pend autour du cou
et que les enfants ont l’habitude de perdre si souvent ;
la petite clé à l’aide de laquelle
tu les faisais revenir à la maison.)
Reprendre haleine. Entendre claquer
à l’horizon le bec mécanique de la nuit.
Et te souvenir du loquet cassé. Des marches
qui disaient jadis du bien de toi.
De la clé qui fumait dans la porte.
The Key Smoked in the Door
To untie the knot of the door is not easy.
To shift, even with a word,
its stiff balancing arm, its edges,
to stir the salt spread all around,
between paving stones,
like pigeons rising
from old peat bogs.
(Oh, it’s obvious,
they are the knotty wall pigeons,
turned inside-out like gloves, immobile.)
In front of the door, you must find peace.
(The little key that hangs around the neck
and that children so often lose;
the little key with whose help
you made them come home.)
To catch your breath. To hear
night’s mechanical beak clicking at the horizon.
And to recall the broken latch. Stairs
that once spoke well of you.
Of the key that smoked in the door.
Q. H. S.
Il y a des jours où tu voudrais te faire une place
sur le rebord de la fenêtre, t’y promener en secret,
les yeux fermés, comme sur un pont hypnotique,
comme au bord d’un profond silence.
(D’en bas, seul le vide te regarde, sa hauteur.)
Comme si tu étais quelqu’un d’autre,
les jambes enfoncées jusqu’aux genoux
dans un profond silence,
quelqu’un qui se promenait par là en secret.
Un instant seulement, puisque l’air
derrière les barreaux de la fenêtre te repousse,
comme dans les quartiers de haute sécurité.
Et la chambre te résorbe en elle-même.
H.S.W.*
There are days when you would like to make yourself a place
on the windowsill, strolling there secretly,
eyes closed, like on a hypnotic bridge,
like on the edge of a deep silence.
(From below, only emptiness looks up at you, its height.)
As if you were someone else,
legs sunk to the knee
in a deep silence,
someone who strolled there secretly.
For one moment only, because the air
behind the bars of the window pushes you back,
like in high security wards.
And the room resorbs you into itself.
-
*High Security Ward
Fata Morgana
L’ânon du plancher te porte sur son dos,
trottant éreinté entre les murs,
parmi leurs utopies blanchies à la chaux
– vivantes elles aussi, leurs troupes pétrifiées,
leurs meutes, leurs tentations !
Il te porte, inlassable, comme à travers un désert.
Il se jette dans le tournant, embrasé,
sa trajectoire semble tracée fougueusement
dans la paraffine.
– Merde! hurlent ceux qui viennent vertigineusement
à contresens
et leurs voix s’entremêlent dans le bruit sourd
de tissage,
qui hante le désert, les murs, les autoroutes…
– Merde alors! résonne l’écho.
Et de la fenêtre, la lumière, lance affilée,
se reflète à l’envers sur le plancher,
comme dans un fond d’œil.
Elle te percera la côte tout à l'heure.
L’ânon te jette entre les dunes. Et pleure.
Fata Morgana
The floor donkey carries you on his back,
trotting exhausted within the walls,
within their white-washed utopias
—also alive, their petrified troops,
their packs, their temptations!
He carries you, tireless, as if across a desert.
He throws himself into the bend, aflame,
his path seems spiritedly traced
in paraffin.
“Shit!” shout those who come, vertiginously,
the opposite way,
and their voices mingle in the muffled sound
of weaving
that haunts desert, walls, highways...
“Well, shit!” resounds the echo.
And from the window, light, sharpened spear,
reflects upside-down on the floor,
as if in the back of an eye.
It will pierce your rib in a while.
The donkey throws you in the dunes. And cries.
La poitrine et la veine jugulaire
Si je me tranche le cou, tu me l’as dit une nuit,
seuls des mots s’en écouleront.
Puisque parfois, le poète affine
ses longs crocs de cerbère.
Avec eux, à l’aube, il se déchire
la poitrine. Et la veine jugulaire.
Mais aujourd’hui, je suis loin.
Les amis se traînent sur la voie ferrée.
Il n’y a ni rires, ni pleurs retentissants.
Tu gis les jambes dans une mare de sang.
The Chest and the Jugular Vein
If I slit my throat, you said to me one night,
only words would flow out.
Because, sometimes, the poet sharpens
his long Cerberian fangs.
With which, at dawn, he tears open
his chest. And jugular vein.
But today, I am far away.
Friends drag themselves along the railroad tracks
There is no laughter. There is no loud weeping.
You lie, your legs in a pool of blood.
Poems translated into English by Youna Kwak
